Extrait du texte de la pièce en cours d’écriture

(…)
Enchaînons
Montage attractif
Des idées sans point de suspension
Nous ne sommes pas dans un roman policier
Ni de Céline
Celui-là
Laissons lui la littérature
Il a bien mérité
De souffrir et de rempiler
Bouquin après bouquin
Dans les régiments du langage
Nous avec le cinéma
C’est autre chose
Et d’abord la vie
Ce qui n’est pas nouveau
Mais difficile de parler
On ne peut guère
La vivre
Et la mourir
Mais la parler
Hé bien
Il y a les livres
Oui
Mais le cinéma
Nous n’avons pas de livres
Nous n’avons que
La musique
Et la peinture
Et ceux-là aussi
Vous le savez bien
Se vivent mais ne se parlent pas
Tellement
Alors le cinéma
Vous comprenez peut-être
Un peu maintenant
Pourquoi
Quoi en dire
Parce que la vie
C’est le sujet
Avec le scope
Et la couleur
Comme attributs
Si on a les idées larges
La vie
Je devrais dire
Un début de vie
Un peu comme l’histoire
Des parallèles d’Euclide
C’est un début de géométrie
Il y a eu d’autres vies
Et il y en aura
Suffit de penser
Au lys qui se brise
Aux lions qu’on chasse avec des arcs
Au silence d’un hôtel
Dans le nord
De la Suède
Mais la vie
Des autres
Déconcerte toujours
À plus forte raison
Donc la vie
Toute seule
Que j’aurais bien voulu
Monter en épingle
Pour faire admirer
Ou réduire
À ses éléments fondamentaux
Pour intéresser
Les habitants de la terre en général
Et les spectateurs
De films en particulier
Bref
La vie toute seule
Que j’aurais bien voulu retenir prisonnière
Grâce à
Des panoramiques
Sur la nature
Des plans fixes
Sur la mort
Des images courtes
Et longues
Des sons forts
Et faibles
Des acteurs
Ou des actrices libres
Ou esclaves
Que sais-je
Mais la vie se débat
Parce que le poisson
De Nanouk
Nous file entre les doigts
Comme les souvenirs
De Monica Vitti
Dans le désert de la banlieue rouge
De Milan
Tout s’éclipse
Et là j’en profite
Pour vous dire
Que comme par hasard
Le seul grand problème
Du cinéma
Me semble être
Où et pourquoi
Commencer un plan
Et où et pourquoi
Le finir

Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard.